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Lettres-Philosophie

La ville et la mémoire

Par BRICE FAUCHE, publié le dimanche 5 avril 2015 11:08 - Mis à jour le dimanche 5 avril 2015 11:08

La ville et la mémoire – esquisse d’un tableau parisien

Impressions de voyage des professeurs de Lettres du lycée Bellevue, février 2015

« Le meilleur moyen de vivre avec le monde, avec l’espace et le temps, c’est d’entrer dans un musée, de communier avec la beauté, la laideur, l’humour, la passion, tout le reste. C’est ce qui se produit, pour d’autres, au théâtre. » Adrien Goetz, Intrigue à l’anglaise, Grasset, 2007, p. 107.

 

Impressions accumulées, expériences magnifiques resurgies, un samedi après-midi dans un car roulant entre Paris et Toulouse, à deux voix.

Expérience visuelle et existentielle grâce à l’immersion dans l’art.

D’abord la mémoire.

La question la plus souvent posée entre les participants au voyage a été : est-ce la première fois que vous venez ? Paris : venir ou revenir. Souvenirs divers pour ceux qui y ont habité, quelques temps ou plusieurs années, ceux qui l’avaient visité une fois, enfants, ayant la chance d’avoir de la famille ici ou encore d’un seul qui y était la semaine dernière.

La mémoire des œuvres : où grâce à l’histoire des arts, les échos d’un jour à l’autre, la mémoire d’une œuvre vue deux jours avant, durant l’année commencée, d’autres années auparavant, est rappelée de façon autonome. Réactivation des souvenirs et des connaissances enfouis où aussi bien les professeurs que les élèves se rappelent, tissant eux-mêmes les liens.

Ensuite la curiosité. Pas besoin de questionner, de susciter la curiosité, elle est là tout entière, dans la joie de voir – souvent pour la première fois en vrai - et de découvrir. Plaisir de déchiffrer, de décoder, d’avoir les clés.

 

« Il en est des villes comme des rêves : tout ce qui est imaginable peut être rêvé mais le rêve le plus surprenant est un rébus qui dissimule un désir, ou une peur, son contraire. Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre.

- Moi, je n’ai ni désirs ni peurs, déclara le Khan, et mes rêves sont composés soit par mon esprit soit par le hasard

- Les villes aussi se croient l’œuvre de l’esprit ou du hasard, mais ni l’un ni l’autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions.

  • Ou de la question qu’elle te pose, t’obligeant à répondre, comme Thèbes par la bouche du Sphinx. »

 

Italo Calvino, Les Villes Invisibles, Du Seuil,1972

 

Ensuite la construction du regard : dans le plaisir des couleurs et des formes, des voix des guides d’un jour à l’autre, apprendre à voir les œuvres, à lire les œuvres, à connaître et vivre les lieux. Capacité énorme des élèves à différencier ce qui dans l’explication relève de la description ou de l’analyse : où cette distinction comprise nettement n’apparaît que pour dire : nous réclamons du sens !

Le désir d’apprendre est indissociable de la liberté, celle de déambuler dans la ville de Paris, dans son musée – le Louvre, ou dans son cimetière le plus connu – le Père Lachaise. Recevoir pour soi un choc esthétique, expérience inoubliable, vécue en dehors d’une parole donnée, d’une œuvre montrée et expliquée. Vécue aussi en dehors des chemins : plaisir du labyrinthe où se perdre signifie se retrouver. Au Père Lachaise chercher au milieu des inconnus des noms illustres, parfois à demi effacés – Bashung, Molière, La Fontaine, Gustave Doré -, aller de soi-même, trouver et se découvrir – devenir le miroir de tous les hommes, faire l’expérience de la confrontation avec la mort et sa propre finitude. Thématique aussi des œuvres vues, comme L’Enterrement à Ornans de Courbet (1850, musée d’Orsay). Au contraire, prendre conscience de l’éternité de l’art – ces hommes, ces œuvres nous parlent encore :

 

« Tout passe. L’art robuste

Seul a l’éternité.

Le buste survit

A la cité »

Théophile Gautier, « L’art », Emaux et Camées, 1852

 

Enfin la création de liens. Découvrir les significations entremêlées, liens formels et thématiques entre les œuvres d’art, d’une œuvre à l’autre, d’un musée à l’autre, d’un guide à l’autre. Mais ces liens sont aussi humains, entre les élèves, au sein du groupe, entre les professeurs, accompagnateurs et chauffeurs. Construire son regard est ainsi se construire soi-même ; vivre une telle expérience transforme, tels nous sommes partis, autres nous revenons. Notre moi s’est transformé de ce partage d’expériences.

 

Entre les rues, les avenues, les monuments, les musées, les espaces urbains, nous avons tissé et tendu des fils invisibles qui nous relient à la ville, à nous-mêmes et au monde.

Nous avons donné une forme à notre séjour.

Avec ces quelques mots, nous formulons ces impressions ; un peintre avec ses couleurs finirait d’achever ce que nous avons commencé et serait en mesure de créer le tableau provisoire ou définitif de ce tableau parisien de février 2015 ; un artiste contemporain imaginerait une installation de filins ou d’autres matériaux, entre les murs blancs d’un musée ou d’une galerie, et donnerait forme à l’impalpable expérience de nos vies entremêlées.

 

S.Raffin et C.Gervaise, 28/02/2015.