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  • Oedipe et l'inconscient

    Par ERIC ALIOT, publié le mardi 14 décembre 2010 11:24 - Mis à jour le mardi 14 décembre 2010 11:24



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    OEDIPE ET L’INCONSCIENT
    Conférence débat Lycée Bellevue
    Vendredi 10 décembre 2010
    Jean-Luc GASPARD
    INTRODUCTION
    Je voudrai tout d’abord remercier chaleureusement Eric Aliot et tous sescollègues pour leur aimable invitation à partager avec vous ce moment de réflexion autour de la question du mythe oedipien et de la lecture qu’en a fait la Psychanalyse, ce corpus de doctrine et aussi cette thérapeutique de la psyché dont Freud a été le fondateur à la jointure du XIXème siècle et du XXème siècle. La question que je me suis posée en préparant cette intervention est la suivante : comment rendre digne d’intérêt et aussi compréhensible ce qui ne pourraient être dans notre modernité ces « vieilleries » que sont le mythe et d’une certaine façon la psychanalyse - en dehors de ce que peuvent en dire ses détracteurs d’aujourd’hui : je pense
    par exemple au dernier livre de Michel Onfray qui présente une approche caricaturale de la Psychanalyse au travers d’une attaque violente des petits et grands défauts de son fondateur. Pour viser l’oeuvre, attaquons l’auteur : Voici - vous en conviendrez- un procédé bien éloigné de la dispute intellectuelle nécessaire et salubre mais tout-à-fait dans l’air du temps de la
    communication contre la réflexion, des petites phrases contre ce qui relève d’une réelle pensée. Mais bon, les succès de librairie ne font pas forcément date et place dans l’histoire et nous verrons bien ce qu’il en adviendra des écrits de nos philosophes médiatiques actuels (je referme la parenthèse). Comment donc - même si en tant que psychologue et psychanalyste, je mesure tous les jours auprès de mes patients les indiscutables effets de la clinique psychanalytique- comment donc pouvez-vous, jeunes du XXIème siècle recevoir et entendre ces historioles et théories d’un autre temps ? Bref, y aurait-il dans notre modernité une place à occuper encore et encore pour la tragédie, le mythe et la psychanalyse ? Le débat sera là tout à l’heure pour me servir de boussole mais je pourrai dire à mesurer le nombre que vous faitesdans cette salle que le mythe comme l’inconscient continuent envers et contre tout à traverser le temps et à résonner au profond de chacun d’entre nous, bref qu’il y aurait quelque chose qui vient relier l’universel au plus intime d’entre soi.


    Auparavant et pour rendre mon propos accessible à tous et à toutes, situons le décor. L’histoire d’OEdipe avant même d’en devenir par le fondateur de la psychanalyse Sigmund Freud un « complexe », le fameux « complexe d’Oedipe », OEdipe-Roi donc est une tragédie dont la plus connue des versions nous vient de Sophocle au Ve siècle avant J.-C. et qui transposerait une légende thébaine bien plus ancienne : OEdipe est le fils de Laïos, roi de Thèbes, et de Jocaste. Il est menacé de mort dès le berceau parce qu’avant sa naissance, un oracle a prévenu son père que ce fils le tuerait. On s’en débarrasse en le confiant à un berger avec mission de le faire périr les pieds attachés sur le Cithéron. Et pourtant le voici sauvé. OEdipe a été remis entre les mains de Mérope et de Polybe qui n'ont pas d'enfant. Il est élevé comme le fils du roi, dans une cour étrangère à Corinthe, traité et choyé par eux. Mais, un jour, ignorant sa naissance, il interroge à son tour un oracle. Celui-ci lui conseille d'éviter sa patrie, parce qu'il y serait le meurtrier de son père et l'époux de sa mère. Comme il fuit sa patrie supposée, il rencontre le roi Laïos son propre père et le tue au cours d'une dispute. Il arrive ensuite à Thèbes où il résout l'énigme du sphinx qui barrait la route et, en remerciement, reçoit des Thébains le titre de roi et la main de Jocaste (sa propre mère). Il règne longtemps en paix et a, de sa mère, deux fils et deux filles. Les années passent lorsque brusquement la peste éclate, et les Thébains interrogent à nouveau l'oracle. Les messagers apportent la réponse de l'oracle : la peste cessera quand on aura chassé du pays le meurtrier de Laïos. Ici commence la tragédie de Sophocle. Mais où le trouver ? « Où découvrirons-nous cette piste difficile d'un crime ancien ? ». Comme le note fort justement Freud lui-même : « La pièce n'est autre chose qu'une révélation progressive et très adroitement mesurée — comparable à une psychanalyse — du fait qu'OEdipe lui-même est le meurtrier de Laïos, mais aussi le fils de la victime et de Jocaste. Et Freud poursuit : « OEdipe-Roi est ce qu'on appelle une tragédie du destin; son effet tragique serait dû au contraste entre la toute-puissante volonté des dieux et les vains efforts de l'homme que le malheur poursuit; le spectateur, profondément ému, devrait y apprendre la soumission à la volonté divine et sa propre impuissance. Des poètes modernes se sont efforcés d'obtenir un effet tragique semblable en présentant le même contraste, au moyen d'un sujet qu'ils avaient eux-mêmes imaginé. Les spectateurs ont assisté sans aucune émotion à la lutte d'hommes innocents contre une malédiction ou un oracle qui finissait par s'accomplir; les tragédies modernes du destin n'ont eu aucun succès.
    Si les modernes sont aussi émus par OEdipe-Roi que les contemporains de Sophocle, cela vient non du contraste entre la destinée et la volonté humaine, mais de la nature du matériel qui sert à illustrer ce contraste. Il faut qu'il y ait en nous une voix qui nous fasse reconnaître la puissance contraignante de la destinée dans OEdipe ». Jusque-là à suivre Freud je présume que l’accord est général. Venons-en maintenant à l’argument et au terreau qui a justement
    permis à Freud de mettre en valeur cette saga oedipienne pour en faire rien de moins qu’un « complexe ».

    I )- OEDIPE : UNE LECTURE FREUDIENNE
    Dans les faits, c’est une série de constatations auprès des patients qu’il reçoit dans son cabinet que Freud en est conduit à proposer l’universalité de l’OEdipe. En effet, au tout début de sa pratique, Freud pense que si les patients présentent des symptômes (liés au corps) comme dans l’hystérie, des symptômes d’angoisse comme dans la phobie ou bien dans la névrose obsessionnelle les doutes, les TOC, les ruminations, c’est parce que ces patients ont vécu dans leur enfance une expérience réelle traumatique à caractère sexuel. Plus tard, Freud va renoncer à cette thèse et estimer qu’il s’agit d’une production fantasmatique, d’une création imaginaire qui renvoie à la période infantile. L’enfant aurait donc des désirs envers l’autre (frère ou soeur, mère, père, etc.) liés à des affects d’amour, de haine, de jalousie, de rivalité, des souhaits même de mort inavouables qui seraient refoulés et ce serait en fait le retour de certains de ces éléments refoulés malgré toutes les barrières mises en place entre l’inconscient et le conscient (ce que l’on appelle notamment la censure) qui provoquerait les symptômes. D'après les observations de Freud, ce sont notamment les parents qui jouent un rôle essentiel dans la vie psychique de tous les enfants. « La tendresse pour l'un, la haine pour l'autre appartiennent au stock immuable d'impulsions formées à cet âge, et qui tiendront une place si importante dans la symptomatologie de la névrose ultérieure. Mais je ne crois pas que les névropathes se distinguent en cela des individus normaux, il n'y a là aucune création nouvelle, rien qui leur soit particulier. I1 semble bien plutôt, et l'observation des enfants normaux paraît en être la preuve, que ces désirs affectueux ou hostiles à l'égard des parents ne soient qu'un grossissement de ce qui se passe d'une manière moins claire et moins intense dans l'esprit de la plupart des enfants. L'Antiquité nous a laissé pour confirmer cette découverte une légende dont le succès complet et universel ne peut être compris que si on admet l'existence universelle de semblables tendances dans l'âme de l'enfant ». Ainsi donc que l’on soit « un peu », « beaucoup » ou « énormément » « névrosé », nous avons tous dû en passer par le complexe d’OEdipe. Et Freud de présenter le cas suivant pour illustrer sa thèse. Il s’agit d’un homme « qu'une névrose obsessionnelle rendait à peu près incapable de vivre; il ne pouvait sortir tant il était poursuivi par la crainte de tuer toutes les personnes qui passaient près de lui. Il préparait toute la journée des alibis pour le cas où il serait accusé de
    quelque meurtre commis dans la ville. Il est utile de dire que c'était un homme moral autant que cultivé. L'analyse découvrit que le fond de cette obsession pénible provenait d'impulsions meurtrières contre un père trop sévère; il les avait constatées, à son grand étonnement, quand il avait 7 ans, mais elles provenaient naturellement de sa petite enfance. Quand son père eut succombé à une maladie douloureuse, il éprouva, à 31 ans, un remords obsessionnel, qu’il transporta sur des étrangers sous forme de phobie [phobie d’impulsion qui consistait à avoir peur de tuer toutes les personnes qui passaient près de lui]. Un individu qui avait pu vouloir pousser son père dans un précipice était capable de tout, il n'épargnerait assurément pas la vie de personnes qui lui étaient moins proches; il agissait donc sagement en s'enfermant dans sa chambre ».
    Pour Freud, cet exemple et surtout la guérison qui se produit une fois qu’auront été interprétés les troubles de cet adulte donne raison à sa thèse de l’universel de l’Oedipe. Et c’est bien pourquoi la destinée d’OEdipe-Roi nous touche « parce qu'elle aurait pu être la nôtre, - écrit-il - parce qu'à notre naissance l'oracle a prononcé contre nous cette même malédiction. Il se peut que nous ayons tous senti à l'égard de notre mère notre première impulsion sexuelle, à l'égard de notre père notre première haine; nos rêves en témoignent. OEdipe qui tue son père et épouse sa mère ne fait qu'accomplir un des désirs de notre enfance. Mais, plus heureux que lui, nous avons pu, depuis lors, dans la mesure où nous ne sommes pas devenus névropathes, détacher de notre mère nos désirs sexuels et oublier notre jalousie à l'égard de notre père.
    Nous nous épouvantons à la vue de celui qui a accompli le souhait de notre enfance, et notre épouvante a toute la force du refoulement qui depuis lors s'est exercé contre ces désirs. Le poète, en dévoilant la faute d'OEdipe, nous oblige à regarder en nous-mêmes et à y reconnaître ces impulsions qui, bien que réprimées, existent toujours. Le contraste sur lequel nous laisse le Choeur : «... Voyez cet OEdipe, qui devina les énigmes fameuses. Cet homme très puissant, quel est le citoyen qui ne regardait pas sans envie sa prospérité ? Et maintenant dans quel flot terrible de malheur il est précipité »
    cet avertissement nous atteint nous-mêmes et blesse notre orgueil [..] Comme OEdipe, nous vivons inconscients des désirs qui blessent la morale et auxquels la nature nous contraint. Quand on nous les révèle, nous aimons mieux détourner les yeux des scènes de notre enfance ».
    La légende d'OEdipe ressemble donc à une sorte de rêve archaïque. Son contenu renvoie à la perturbation des relations avec les parents, perturbation due aux premières impulsions sexuelles (et qui nécessite du reste bien des manoeuvres à l’adolescence pour s’écarter, s’éloigner de ses parents). Du reste, le texte même de la tragédie de Sophocle fait référence à la situation infantile. En effet, Jocaste tente de consoler OEdipe, alors qu’il est sous les
    menaces de l’oracle, en lui rappelant un rêve que font presque tous les hommes et qui, pense-t-elle, ne peut avoir aucune signification : « Bien des gens - lui dit-elle - déjà dans leurs rêves ont partagé la couche maternelle. Qui méprise ces terreurs-là supporte aisément la vie. »
    Ainsi, selon Freud, aujourd'hui comme autrefois, une majorité de garçons comme d’hommes adultes ont rêvé dans leur enfance avoir avec leur mère des relations sexuelles; pour les filles nous pourrions dire l’inverse, à savoir que beaucoup d’entre elles ont rêvé d’être la seule aimée du père, quitte à projeter quelque sombre et funeste avenir sur leur mère. Que cela nous indigne, nous gêne, nous choque, nombre de patients dans le cadre de leur psychanalyse en viennent à raconter ce type de rêve qui est la clef de la tragédie de Sophocle. Avec pour conséquence dans la tragédie une séquence d’autopunition : Epouvanté par les crimes qu'il a commis sans le vouloir, OEdipe se crève les yeux dans une scène d’une rare violence et demande à quitter sa patrie. L'oracle est accompli. Inutile de dire que cette nouvelle théorie des causes psychiques de la névrose avec pour point d’appui la saga d’OEdipe-Roi n’a pas été accueillie dans l’enthousiasme, notamment de la part de spécialistes de l’histoire ou de la littérature de la Grèce antique. Pour ajouter quelques pièces au débat, je vous livre rapidement les principales critiques à l’encontre des extrapolations freudiennes de la pièce de Sophocle :
    1- Une différence de méthode dans l’étude et l’abord de l’oeuvre de Sophocle. Freud part d'un vécu intime de ses patients et donne un sens à ce vécu en le projetant sur une oeuvre antique indépendamment de l’époque où elle fut écrite. C’est-à-dire là où les spécialistes partent de l'oeuvre et l'analyse en regard du contexte - historique, social, mental - de l’époque,
    le ve siècle avec l’introduction de la problématique tragique chez les Grecs. Bref pour le dire poliment, l'interprétation freudienne de cette tragédie a donné l’impression à nombre d’éminents hellénistes de n’être qu’une élucubration sans grand intérêt pour leur discipline.
    2- Pourquoi faire grand cas de cette tragédie alors qu’il y en a d’autres d’aussi grande valeur et intensité (chez Eschyle, Sophocle et Euripide), pourquoi lui donner valeur universelle et en faire le support d'un complexe affectif, alors même que cette histoire est historiquement datée. La tragédie en effet va naître, puis disparaître à Athènes en l'espace d'un siècle. Le ressort tragique célèbre le passé « héroïque », la confrontation entre l'ancien et le nouveau. Bref, il s’agit pour J-P Vernant de « la pensée sociale propre à la cité grecque du Vesiècle, avec les tensions, les contradictions qui surgissent en elle quand l'avènement du droit et les institutions de la vie politique mettent en cause, sur le plan religieux et moral, les anciennes valeurs traditionnelles : celles-là mêmes qu'exaltait la légende héroïque, où la tragédie puise ses thèmes et ses personnages, non plus pour les glorifier, comme le faisait encore la poésie lyrique, mais pour les mettre en question publiquement, au nom du nouvel idéal civique, devant cette espèce d'assemblée ou de tribunal populaires que constitue un théâtre grec. Ces conflits internes de la pensée sociale, la tragédie les exprime en les transposant suivant les exigences d'un genre littéraire nouveau, ayant ses règles et sa problématique propres».
    3- Dans les versions premières du mythe, il n'y a pas la moindre trace d'autopunition puisque OEdipe meurt paisiblement installé sur le trône de Thèbes, sans s'être le moins du monde crevé les yeux. C'est précisément Sophocle qui, pour les besoins du genre, aurait donné au mythe sa version proprement tragique — la seule que Freud, qui n'est pas mythologue, a pu connaître.
    4- OEdipe-Roi n’a rien à voir avec un rêve. L'effet tragique témoigne des contradictions qui déchirent le monde divin et l'univers social et politique. L'homme est à la fois agent et agi, coupable et innocent, lucide et aveuglé. Le domaine propre de la tragédie se situe à cette zone frontière où les actes humains viennent s'articuler avec les puissances divines, où ils révèlent leur sens véritable, ignoré de ceux-là mêmes qui en ont pris l'initiative et en portent la responsabilité, en s'insérant dans un ordre qui dépasse l'homme et lui échappe. Comme le relève J-P Vernant : « Contrairement à l'épopée et à la poésie lyrique où jamais l'homme n'est présenté en tant qu'agent, la tragédie situe d'emblée l'individu au carrefour de l'action, face à une décision qui l'engage tout entier ; mais cet inéluctable choix s'opère dans un monde de
    forces obscures et ambiguës, un monde divisé où «une justice lutte contre une autre justice», un dieu contre un dieu, où le droit n'est jamais fixé, mais au cours même de l'action se déplace, « tourne » et se transforme en son contraire. L'homme croit opter pour le bien ; il s'y attache de toute son âme ; et c'est le mal qu'il a choisi, se révélant, par la souillure de la faute commise, un criminel ».
    5- L'oracle qui révèle au fils de Laïos son destin de parricide et d'incestueux ne peut être la formulation du fantasme inconscient qui déterminerait son agir puisqu’OEdipe aurait dû (pour réaliser l’oracle) retourner auprès de ses parents adoptifs Mérope et Polybe, souverains de Corinthe qu’il a toujours pensé être ses vrais parents). Or OEdipe a décidé de ne plus revenir à Corinthe pour échapper justement à ce destin.- Le fait de rêver de coucher avec sa mère était à l’antiquité un signe que l’on pouvait interpréter comme favorable à l’individu pour une prise de pouvoir ou un fait glorieux (par exemple avant que César ne franchisse le Rubicon)
    7- La construction de la tragédie de Sophocle n’aurait rien à voir avec la psychologie des profondeurs mais répondrait à des nécessités esthétiques, de préparation psychologique et dramatique pour les spectateurs. En effet, tout le drame ressemble d'une certaine façon à une énigme policière. Qui a tué Laïos ? OEdipe l'enquêteur va finir par se découvrir lui-même l'assassin à partir de l’intervention de Tirésias. Mais s’il poursuit avec aveuglement l'enquête c’est qu’il n’a pas encore véritablement entrevu que la prophétie s’est réalisée, il dénie ce qu’il pressent, n’en veut rien savoir. Dès le départ, ses soupçons portent sur son beau-frère, Créon qu'il considère comme un rival, jaloux de son pouvoir et de sa popularité et dont il pense qu’il cherche à prendre sa place sur le trône de Thèbes et qu'il a pu, dans le passé, (si ce
    n’est pas lui directement) guider ou payer la main de l’assassin de l'ancien roi. C'est cette absence de clairvoyance qui va causer la perte d'OEdipe et constituer un des ressorts de la tragédie : « OEdipe le clairvoyant, le déchiffreur d'énigmes, niais qui est pour lui-même cette énigme qu'en son aveuglement de roi il est incapable de déchiffrer. OEdipe est « double » comme la parole de l'oracle : roi « sauveur » qu'au début de la pièce tout un peuple implore comme s'il s'adressait à un dieu tenant dans ses mains le destin de sa cité ; mais aussi souillure abominable, monstre d'impureté, concentrant sur soi tout le mal, tout le sacrilège du monde, et qu'il faut chasser comme un pharmakôs, un bouc émissaire, pour que la cité, redevenue pure, soit sauvée ».
    Nous avons examiné les pièces à charge comme l’on dit. Pour autant, et malgré toutes les critiques adressées à Freud, quelque chose résiste et semble lui donner raison. Ecartons un instant de la question de l’inceste et du parricide (les deux interdits fondamentaux dans l’espèce humaine) pour aborder la question du destin et de la responsabilité de l’homme vis-à-vis de ce qui le détermine et commande à ses actes. Comme le note Jean-Pierre Vernant : « Le brusque surgissement du genre tragique, dans le moment même où le droit commence à élaborer la notion de responsabilité en différenciant de façon encore maladroite et hésitante le crime « volontaire » du crime «excusable », marque une étape importante dans l'histoire de l'homme intérieur : dans le cadre de la cité, l'homme commence à s'expérimenter lui-même en tant qu'agent, plus ou moins autonome par rapport aux puissances religieuses qui dominent l'univers, plus ou moins maître de ses actes, ayant plus ou moins prise sur son destin politique et personnel. Cette expérience, encore flottante et incertaine, [..] s'exprime dans la tragédie sous forme d'une interrogation angoissée concernant les rapports de l'homme à ses actes : dans quelle mesure l'homme est-il réellement la source de ses actions ? Lors même qu'il semble en prendre l'initiative et en porter la responsabilité, n'ont-elles pas ailleurs qu'en lui leur véritable origine ? Leur signification ne demeure-t-elle pas en grande partie opaque à celui-là même qui les commet, de telle sorte que c'est moins l'agent qui explique l'acte, mais plutôt l'acte qui, révélant après coup son sens authentique, revient sur l'agent, éclaire sa nature, découvre ce qu'il est et ce qu'il a réellement accompli sans le savoir ». A nous écarter de la référence à l’oracle (séquence mythique) ou aux déterminations religieuses (les dieux qui se jouent des hommes voire qui se disputent en utilisant ces derniers comme des marionnettes) et à reprendre la question : « dans quelle mesure l'homme est-il réellement la source de ses actions ? », l’opacité de ce qui régit notre vie, nos petits faits et actes sans le savoir relèvent chez Freud et pour la psychanalyse de la catégorie de l’inconscient, cette autre scène », ce savoir insu qui infligerait à l’homme sa troisième blessure narcissique (l’homme n’est pas maître en son moi) après la découverte de Copernic (la terre n’est pas le centre de l’univers) et puis celle de Darwin (l’homme n’est pas le sommet de la création mais l’aboutissement d’une évolution).


    2- DE L’INCONSCIENT FREUDIEN
    L’un des points -pourtant rarement souligné et qui a mon avis est des plus essentiels dans ce recours de Freud à la tragédie d’Oedipe tient à la place qu’occupe l’inconscient. C’est du reste dans son ouvrage « die Traumdeutung » (L’interprétation des rêves en Français) que Freud introduit le drame de Sophocle. En effet, le rêve constitue pour Freud la voie royale d’accès à l’inconscient. Mais ce dernier, l’inconscient, comment le définir ?
    Freud estime incontournable l'existence d'un lieu psychique séparé de la conscience mais agissant sur elle. Cette « Autre scène », l'inconscient, n'est pas le négatif de la conscience (inconscience, non-conscience). L'inconscient freudien est le lieu où se sédimentent et s'enracinent les pensées et les représentations qui, du fait de leur contenu sexuel, sont devenues intolérables pour la conscience. Le refoulement les maintient à l'écart, de façon dynamique. Les premiers désirs inconscients à tomber sous l'effet de la censure sont les désirs oedipiens (désir et haine pour chacun des parents). Le refoulement permet de distinguer : l'inconscient freudien, jamais remémoré, même interprété ; le conscient, où parviennent éventuellement les rejetons du refoulé ; et le préconscient, ce qui n'est pas présent à la conscience, mais est susceptible d'y venir et de fournir le matériel du refoulement et du retour du refoulé. Pour aller à l’essentiel, l’inconscient serait comme un territoire en réseau où se sont déposés bien souvent à notre insu, depuis notre naissance, tout un savoir, tout un lot d’affects, de représentations de mots, d’images et de sons, autant de briques constitutives refoulées c’est-à-dire tenues à l’écart de notre conscience dans un lieu psychique qui n’est accessible que par ce qui en remonte et peut faire surprise, accident, voire scandale : les formations dites de l’inconscient dont les plus connues sont : le lapsus, symptôme, le rêve, l’acte manqué, le mot d’esprit. Bref loin d’être situé dans une zone particulière du cerveau que l’on pourrait repérer  ar IRM (Imagerie Résonance Magnétique) ou par scanner, l’inconscient est tout autant attaché au discours de l’Autre (social, familial, parental) qu’aux propres expériences singulières et premières du sujet (désirs, conflits, traumas, etc.). Discours de l’Autre d’un côté car en effet sans langage, pas d’humain et sans langage donc pas d’inconscient puisque le langage donne forme et structure à l’inconscient. En effet, nous sommes (et c’est ce qui nous différencient radicalement de l’animal) des parlêtres. C’est à dire que nous ne sommes pas seulement parlants, dotés d’un langage (sur ce point on peut dire que nombre d’espèces animales ont un langage) mais des êtres (je rappellerai ici l’importance de cette catégorie d’être pour l’humain) et à la différence de tout animal confrontés tel OEdipe à l’énigme en trois questions fondamentales que nous avons dû tous depuis notre venue au monde tenter de résoudre :
    - Qui suis-je ?
    - D’où suis-je né (et de quel désir) ?
    - De quel sexe je suis ? »
    Des êtres donc en quête d’être pour certains ou d’auteur pour d’autres mais à tout coup des êtres parlés. Tel est notre statut de « parlêtre » et qui donne véritablement consistance à la théorie freudienne de l’inconscient. Dès avant notre naissance, nous avons été parlés, rêvés, acceptés ou refusés et aussi à notre naissance prénommés et désignés au niveau de la découpe sexuée garçon – fille, bref immergés et contraints à être dépositaire d’un savoir insu. Pour faire un aparté, que diriez-vous si l’on vous demandait de vous présenter ? N’aurions-nous pas là droit à une grande variété de définitions de chacun, ce qui montre à quel point il nous est bien difficile de définir et d’attraper dans sa globalité ce qu’il en est de notre être. Prenons un exemple : Si je demande à l’un d’entre vous de se présenter ? Vous verrez qu’il n’y a rien de plus difficile que d’avoir à dire ce qu’il en est de son être. Alors par exemple quelqu’un dirait :
    « Je m’appelle …Jeanne Delalande, je suis une fille et fais mes études ….. »
    - Nom : Delalande
    S’appeler Delalande, ce n’est pas du tout pareil que de s’appeler : Duchnoc, Dujardin, etc.. Et ce n’est pas question de sonorité. En fait ce que j’essaie d’indiquer c’est que tout nom de famille introduit à un véritable roman familial dont on ne connaît que des bribes. Delalande : on imagine toute une histoire derrière ce mot, une époque, par exemple le moyen âge, le paysan, la misère…Mystères d’un nom de famille…- Prénom : Jeanne Le ou les prénoms avec leurs valeurs imaginaires et symboliques sont eux aussi chargés
    d’histoire et parfois à l’insu même des parents. Ce n’est donc pas un hasard si OEdipe a été nommé ainsi : « oi-di pous » (pied enflé). Jeanne ? Pourquoi m’a-t-on appelé comme cela ? D’où vient cette idée ? Qui a fait ce choix (père, mère, les deux ?)? Est-ce vraiment pour certains prénoms qu’une affaire de mode ou d’époque ? Vous n’avez qu’à commencer par cela [et c’est ceci le début d’une psychanalyse] : le choix du ou des prénom(s).. en allant interroger vos parents. Et vous verrez que d’emblée quelque chose du discours de l’Autre est bel et bien à l’oeuvre dans votre destinée. Et que dire du second (ou troisième prénom) qui, pour certains, renvoie à un oncle, un grand-père, une grand-mère.. Second (ou troisième prénom) qui là encore exerce aussi à son insu un impact sur le sujet. Car au fait, quel a été le destin de cet oncle, de ce grand-père, de cette grand-mère dont on m’a fait dépositaire d’un prénom à mon insu (pourquoi pas mort à la guerre ou au métier évocateur, etc..). Je m’appelle : Jeanne Delalande et je suis une jeune femme [on pourrait lui rétorquer : « vous en êtes sûre ? »]. Et là commence un second embarras : la question du sexuel dont Freud a fait son argument choc et à l’époque ca faisait plutôt scandale. Rien de naturel chez les parlêtres que nous sommes au niveau de la sexualité. Du fait d’être tombés comme Obélix dans la marmite du langage, la détermination de sexe n’a pas grand-chose à voir avec l’anatomie (car certains sujets rejettent cette assignation de l’état civil à un sexe). A la différence de l’animal qui marche à l’instinct, notre rapport à la sexualité s’étaye progressivement sur des pulsions à des zones particulières du corps, des zones de bord (pulsions orales, anales, phalliques etc..) et donc notre développement au plan sexuel (qui s’appuie au fond sur une intellectualisation et des scénarios fantasmatiques) est soumis à bien des ratages et aléas. Que penser par exemple de celui qui prend du plaisir et de la jouissance dans des pratiques d’exhibitionnisme, dans le fétichisme (par exemple collectionner des slips ou des chaussures de femmes) ? Vous voyez bien que chez l’humain, la sexualité est distinguée, séparée de la reproduction et que rien ne va de soi.  Je pense que vous commencez à saisir à quel point (au premier abord inimaginable) nous sommes construits par des mots. Ce que Freud appelle « le moi », la capacité de dire « moi je » suppose d’avoir un corps (ce qui n’est pas garanti à tous les sujets) et ce corps est avant tout construit pas des mots. Notre corps n’est pas qu’un organisme (qui lui fait sa vie tout seul) mais il est aussi imaginaire (l’on se trouve beau, belle, moche, gros grand laid, etc.) et symbolique (en réponse à la demande et au jugement de l’Autre : « fait pas ci, fait pas ça, c’est bien, c’est propre, c’est sale, etc.). L’inconscient est à concevoir comme un discours (le discours de l’Autre), qui oeuvre à notre insu, qui nous oriente ou désoriente, qui dicte sa loi au Moi n’est pas maître chez lui. C’est cela la véritable trouvaille freudienne. Certes l’inconscient existait depuis des lustres mais il fallait que quelqu’un puisse en déplier la structure, en donner les codes, les secrets, la grammaire.
    Revenons maintenant à notre héros OEdipe : pour qu’il réalise son destin, son fatum en partant à l'aventure, il fallait qu'il agisse en sachant sans le savoir que Mérope et Polybe, souverains de Corinthe n’étaient ni son père ni sa mère, mais de simples parents adoptifs. Son départ serait alors une méprise, un acte symptomatique. Ce savoir insu qui oriente le destin de notre héros tragique, il est néanmoins rappelé par OEdipe lui-même lorsqu’il fait référence à une scène de son enfance au palais de Corinthe : Un jour, au cours d'un festin, un ivrogne l'a insulté en l'appelant « fils supposé ». Indigné, OEdipe va trouver ses parents qui vont donner libre cours à leur colère contre l'auteur de cet outrage. Mais si la colère parentale est douce à
    OEdipe, le mot « fils supposé » va continuer à le tourmenter. Et c’est bien pour éclaircir la valeur d’une telle affirmation qu’il se rend en cachette de ses parents adoptifs à Delphes pour interroger l'oracle sur son origine. Au lieu de répondre à sa question, l'oracle lui annonce qu'il couchera avec sa mère et tuera son père. C'est alors qu'OEdipe décide de quitter Corinthe. Reste que le fatum va désormais rejaillir sur l’ensemble de la lignée. Bel exemple de ce que l’on entend par Discours de l’Autre et qui constitue pour partie le roman familial, le fatum du névrosé : Tout d’abord OEdipe n’est né que du fait que son père Laïos a malgré tout contrevenu à l’oracle en faisant un enfant. Ensuite dans l’enchaînement de l’héritage mortifère de génération en génération les conséquences sur les propres enfants d’OEdipe notamment sur ses filles lorsqu’il dit à Antigone et Ismène à la fin de la pièce que le déshonneur les empêchera de trouver maris : « Votre père a tué son père ; le sillon maternel d’où il était issu, il l’a lui-même labouré, et il vous a eues de celle là même dont il est né. Telles sont les hontes dont on vous accablera. Qui donc alors vous épousera ? Personne n’y consentira mes enfants ! C’est
    trop clair : vous dessécher et dépérir sans épousailles, voilà ce qui vous attend ». Remarque importante : Dans la tragédie, si l'oracle est toujours énigmatique, jamais il ne trompe l'homme ni ne l’abuse. A la question d'OEdipe : Polybe et Mérope sont-ils mes parents? – l’oracle ne répond rien. Il avance seulement une prédiction : tu coucheras avec ta mère, tu tueras ton père — et cette prédiction, dans son horreur, laisse ouverte la question posée. C'est ici qu’OEdipe agit comme un « véritable inconscient » (pour jouer sur les mots) : en effet, il commet la faute de ne pas s'inquiéter du silence de l’oracle et d'interpréter sa parole comme si elle apportait la réponse au problème de son origine. Cette erreur d'OEdipe tient aux traits de
    son caractère : l’homme est trop sûr de lui, tout entier orienté à asseoir sa gloire et ne peut « entendre » le silence ambigu de l'oracle. Ce que lui rappelle Créon : « Ne prétends pas toujours être le maître, car ce que ta maîtrise t’a pu valoir ne t’aura pas suivi toute ta vie ! ». Car la question qu'il pose au dieu de Delphes (Apollon) n'est rien d'autre que cette énigme même qu'il est incapable de déchiffrer : qui suis-je ? La question de l’être donc et celle des origines. L'oracle, en pointant une terrible menace, le rassure au moins sur un point qu’il souhaite entendre : il est fils de roi, né pour un grand destin. De même, tout à son orgueil, lorsqu’un messager de Corinthe alors qu’il mène l’enquête et soupçonne lui apprendra qu'il est un enfant trouvé, sa réaction sera la même. L’homme ne veut décidemment rien entendre. Et Jocaste, qui a désormais tout compris, le supplie de ne pas pousser l'enquête plus avant. OEdipe refuse. « Malheureux, puisses-tu ne jamais savoir qui tu es ! » : lui lance dépitée la reine. Qui est OEdipe ? C'est la question même qu'il a posée à l'oracle, l'énigme sur laquelle, tout au long de la pièce, le héros tragique ne cessera de buter.


    L’OEDIPE ET SON AU-DELA
    Il me faut avancer pour conclure, faire le pas de plus : celui qui permet de définir ce qu’il y a d’essentiel dans le fameux complexe d’Oedipe freudien. En effet, si l’on peut critiquer l’universalité du dit complexe et le côté quelque peu réducteur et monocentrée de l’approche freudienne en prenant appui sur cette seule tragédie, le complexe d'OEdipe n’a de véritable intérêt que s’il est relié au complexe dit de castration. [Je définirai ce dernier si nécessaire dans le cadre du débat]. Retenez que ce lien entre OEdipe et la découverte de la castration (chez soi pour la petite fille comme chez l’autre sexe en premier lieu duquel la mère pour le garçon) oblige, contraint chaque sujet parce que c’est une interrogation majeure que cette répartition entre les sexes (suis-je garçon ou suis-je fille ? par delà ce qu’en dit l’anatomie et les parents). Cette interrogation qui pousse l’enfant, tous les enfants de s’engager dans ce que l’on appelle « la névrose infantile » n’est rien de moins qu’une élucubration de savoir et qui constituera (dans la réponse donnée voire dans ses impasses) une position de parlêtre dans le lien social, le rapport aux autres et aussi avec les partenaires dans sa sexualité ultérieure. La névrose infantile n’est rien d’autre qu’une construction de savoir qui vient répondre au travers des théories sexuelles infantiles aux questions fondamentales de l’être du sujet. Du reste, c’est en servant d’appui sur ces réponses ou échecs de réponse de la névrose infantile que vous avez dû (vous comme moi) affronter les changements de la puberté et maintenant ce que l’on nomme adolescence. La castration qui est une « conséquence » de l'interprétation « de la différence anatomique entre les sexes » nécessite que le père (en tant qu’élément tiers qui « dit non ») entre en jeu. Elle n'est concevable qu'avec l'interdit porté par le père oedipien. L'interdit qui est signifié à l'enfant et qui renvoie à la scène oedipienne est aussi et surtout un obstacle mis à la toute-puissance de la mère sur l'enfant. C'est un barrage au caprice maternel et aussi un obstacle à ce que l'enfant éprouve de toute façon, quelle que soit l'attitude de la mère mais à plus forte raison si elle en rajoute dans cette aliénation. Avoir accès à la mère introduit à une forme de toute-puissance [l’enfant reste collé à sa mère et ne supporte pas la frustration, attaque le cadre et la loi.. On dit justement que cet enfant cherche les limites : ce qui renvoie au tiers, à la fonction paternelle], c’est cette toute puissance donc que l’on retrouve justement dans les rêves antiques (rêve de victoire, de sur puissance héroïque, de pouvoir et de trône).
    La castration n'est donc ni la menace réelle sur l'organe sexuel, ni l'angoisse de sa perte mais une construction imaginaire et fantasmatique d’une part dont la menace terrorise le sujet mais c’est aussi une autre façon de symboliser et de mettre en figuration de ce que tout humain a perdu en entrant dans la ronde du langage. [Cette perte initiale, on l’appelle la castration primaire, la castration du langage à laquelle certains sujets autistes dans leur isolement radical nous paraissent dire non]. Tomber dans la marmite du langage en tant qu’humain comme Obélix nous introduit au manque-à-être et à l’angoisse dans un rapport douloureux à l’énigme de ce qui ne peut se dire, cette castration suprême qu’est la mort. La castration est donc un noyau de réel (c'est-à-dire quelque chose d’impossible à dire, à symboliser, à digérer) au coeur même du mythe oedipien. Elle se situe aussi dans son au-delà et indique l’incurable en chacun de nous qui est pourtant le plus sûr moteur de notre désir.
    Cet au-delà de l’OEdipe, ce destin partagé de tous ceux qui savent sans savoir, il faudrait aller le chercher dans une autre pièce de Sophocle qui mériterait un autre travail d’explication et de réflexion : « OEdipe à Colone » :
    « Croyez-moi, je sais ce que je dis. Comment serais-je criminel de coeur ? On m'a frappé, j'ai riposté : quand j'aurais vu clair à ce que je faisais, je ne serais point pour autant un criminel.
    Mais j'en suis venu là sans le savoir, alors qu'ils avaient prémédité ma mort, eux par qui j'ai tant souffert. Et c'est bien là mon titre à vous supplier ». Ou encore :
    OEDIPE : « Étrangers, j'ai commis mes crimes : je les ai commis ; mais -je l'affirme à la face
    du ciel - à ces crimes ma volonté n'eut point de part.
    LE CHOEUR : Comment cela s'est-il fait ?
    OEDIPE : Thèbes, sans le savoir, sur la fatale couche m'enchaîna par les noeuds d'un amour
    interdit »
    La parole, celle des oracles, OEdipe l'a donc réalisée jusqu'au bout. Vieillard aveugle et résigné, il n’est plus que le « misérable reflet d'un homme... qui n'est plus que l'ombre de lui-même » lorsqu’il demande asile au roi d’Athènes (Thésée). Et c’est à ce moment – là nouveau ressort tragique que tout est relancé, de Thèbes on fait appel à lui : « Quand je ne suis plus rien, alors on me compte pour quelque chose ? » Autre traduction possible : « Est-ce que c’est au moment où je ne suis plus rien que je deviens un homme ? ». Quand l’humanisation nécessite l’introduction à la perte inhérente au fait de parler. Comment ne pas insister sur le fait que le complexe d'OEdipe vient à la place d'un instinct qui n'existe pas chez l’humain. Il y a donc plusieurs façons de nouer le désir et l’interdit mais le départ est toujours pris dans le complexe d'OEdipe même si on ne le retrouve pas partout sous la même forme. L'issue pour tout sujet a pour condition nécessaire et suffisante la prise de distance d’avec les parents. C'est ce qu’annonce le déclin du complexe d'OEdipe et qui aura à se concrétiser au sortir de l’adolescence dans ce que l’on appelle l’entrée dans l’âge adulte. On le sait depuis la Bible : « Tu quitteras ton père et ta mère ». Malgré les critiques sur la réalité effective du complexe d'OEdipe, Freud n’a jamais renoncé et toujours considéré que ce dernier avait pour fonction d’introduire à l'ordre du désir. Pour arriver à se comporter comme homme ou comme femme, en l'absence d'un instinct venu de la nature, nous avons besoin d'élaborer un savoir à partir de ce discours de l’Autre qui provient d'ailleurs comme l’est le savoir dans l'OEdipe-Roi. C'est un savoir « textuel » : c'est celui que l'on retrouve dans le témoignage des patients en analyse mais aussi dans les mythes, qu’ils soient anciens ou modernes. Mieux : le complexe d'OEdipe constitue un entrecroisement inédit de la connaissance et de la sexualité ou pour mieux dire entre le désir et le savoir. C'est plus ou moins réussi : cela peut passer par les symptômes dans
    la névrose, la psychose ou la perversion; Surtout cela peut aussi déboucher sur la religion, la philosophie, la littérature, l'art, l’éducation, sur la science ou (j’en donne ici pour ma part l’exemple) sur la psychanalyse.
    Je vous remercie pour toute votre attention.
     

     

    Toulouse, le 10 décembre 2010
     

    Jean-Luc GASPARD
    Maître de conférences en Psychopathologie
    Psychologue-Psychanalyste
    1, bis avenue de Cornaudric 31240 L’Union
    Dernier ouvrage paru : Pratiques et usages du corps dans la modernité, ERES, 2009.

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